Quand Internet précipite la mutation de la presse traditionnelle

Article publié dans le numéro d’avril 2008 du Baromètre (magazine des élèves-avocats)

Pourquoi payer quand c’est gratuit ?

L’arrivée d’Internet a peu à peu révolutionné les habitudes de consommation de ce que l’on a coutume d’appeler les médias traditionnels. Les quotidiens qui, jadis, ne se déclinaient que sous format papier ont dû, sous peine de laisser passer le train de la révolution Internet, se résoudre à fournir à leurs lecteurs une version numérique de leur journal avec les conséquences économiques et juridiques que cela implique.

Rendre accessible gratuitement un contenu qui jusqu’ici était payant n’est pas sans conséquence. Des conséquences qui ne sont évidemment pas pour rien dans les difficultés que traversent actuellement des journaux comme Libération, Le Monde ou France-Soir.

Parce que le fait de s’habituer à ne plus avoir à payer l’information a fait son chemin, des journaux papiers gratuits ont fait leur apparition, à l’image de 20 Minutes, Matin Plus, Direct Soir ou encore Métro. Même si la qualité a toujours un prix et que l’on ne peut attendre de ce type de journaux un traitement de l’information d’une qualité égale à celle qu’offre les journaux payants, force est de reconnaître que le modèle économique mis en place, financé essentiellement par la publicité, leur a permis de se faire très rapidement une place dans le cœur des français, précipitant par la même occasion, le recul des ventes de la presse traditionnelle payante.

L’engouement est tel pour ce type de presse que le journal Le Monde a décidé de se lancer, en février 2007, dans l’aventure du quotidien gratuit avec Matin Plus, en s’associant pour cela au Groupe Bolloré (groupe qui édite d’ailleurs Direct Soir).

La presse traditionnelle va mal

Ce rapprochement entre le groupe Bolloré et le Monde sur « l’opération Matin Plus » est symptomatique de la mutation profonde de la presse dite traditionnelle. Édouard de Rothschild est devenu, avec 38,87 % du capital, l’actionnaire de référence du journal Libération, fondé en 1973 sous l’égide de Jean-Paul Sartre. Ce même journal a dû subir, de graves crises ces dernières années, qui ont débouchées, notamment, sur des réductions de ses effectifs et sur le départ de Serge July (remplacé par le non moins célèbre Laurent Joffrin).

Le quotidien L’Equipe, réputé pour être l’un des seuls quotidiens français rentables, a connu au début du mois de mars, le départ du directeur général de son groupe; Départ que les raisons officielles expliquent par des divergences stratégiques mais que les spécialistes expliquent par la baisse des ventes du quotidien en 2007 (-7,8%).

Le journal Le Monde est en ce moment en proie à des restructurations internes. Le groupe a essuyé un déficit de 20 millions d’euros en 2007, contre 14,3 millions en 2006 pour un endettement qui atteint les 150 millions d’euros. Avant le départ d’Alain Minc, au mois de février, on a parlé d’une possible entrée dans l’actionnariat des groupes Lagardère et Prisa, avec tout ce que cela peut impliquer comme inquiétude pour les journalistes, qui dans ce type de structure, mettaient en avant le fait qu’avoir parmi ses actionnaires des groupes d’une telle importance, ne pouvait que s’accompagner d’une réduction de la liberté offerte aux journalistes de la rédaction.

L’indépendance en question

À l’heure où la presse est régulièrement accusée de faire le jeu du président de la république et de ne plus être tout à fait indépendante, faute de pouvoir démontrer qu’il n’existe dans son actionnariat aucune personne présumée proche de Nicolas Sarkozy, il ne se passe pas une semaine sans qu’une polémique éclate.

Avant-hier, il s’agissait de savoir si Vincent Bolloré, le propriétaire des magasins Relay, avait demandé à ses kiosquiers de cacher le titre qualifiant, dans Courrier International, Nicolas Sarkozy de « grand malade » ; hier il s’agissait de juger si oui ou non le quotidien Le Parisien avait commis une faute en laissant le soin au service de communication du Président de la république de rajouter dans la retranscription d’une interview accordée à ses lecteurs, une phrase qui n’avait pas été prononcée et qui laissait entendre qu’il regrettait d’avoir traité un visiteur du salon de l’agriculture de « pauvre c*n ». Et demain ?

L’Internet comme planche de salut

Dans ce contexte de concentration des médias, certains ont vu dans l’Internet une vraie possibilité pour des journalistes de continuer à s’exprimer librement tout en touchant un nombre important de lecteurs. Lancé le 6 mai 2007 par d’anciens journalistes de Libération, le site http://www.rue89.com a été à l’origine, de l’annonce de l’abstention de Cécilia Sarkozy lors du deuxième tour de l’élection présidentielle et de la suppression d’un article sur le sujet dans le Journal du Dimanche. Le Journal du Dimanche, appartenant à Arnaud Lagardère, un proche de Nicolas Sarkozy, cette révélation a contribué à relancer le débat sur l’indépendance des médias.

De nombreux sites Internet, dit de journalisme participatif, ont été créés ces derniers mois à l’image de Backchich.info et Bondyblog, le post.fr (édité par Le Monde) ou encore Agoravox. Profitant de cette tendance, des éditorialistes de renom, Christophe Barbier, Jean-Michel Apathie, Guy Birenbaum, Frantz-Olivier Giesbert ont fait de leur blog un espace de liberté sur lequel ils ont coutume de laisser aller leur esprit critique bien au-delà de ce qu’ils se permettent dans les éditoriaux publiés et diffusés dans les organes de presse, avec lesquels ils collaborent régulièrement (L’Express, RTL, 20 minutes, Le Point).

Le dernier des sites Internet créés par d’anciens journalistes est le fait d’Edwy Plenel qui n’est, ni plus ni moins que, l’ex-directeur de la rédaction du Monde. Mediapart.fr, journal en ligne d’information généraliste qu’il vient de créer prétend s’adresser « à une clientèle que ni l’offre papier existante ni l’offre en ligne ne satisfont aujourd’hui » et précise que ce « projet est né d’un double constat partagé par une équipe de journalistes expérimentés : la crise de la presse papier qui est une crise de l’offre éditoriale ; la crise de croissance du web, dont les potentialités au service des citoyens éclairés ne sont pas exploitées au mieux et qui appelle l’invention d’un nouveau modèle d’information de presse ». Ce site est notamment à l’origine de la publication en exclusivité des extraits de la déposition du trader, Jérôme Kerviel, devant la brigade financière (cf. Affaire de la société générale).

Par ailleurs, Jacques Peyrat (maire de Nice) Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Cavada, Françoise De Panafieu, Rama Yade, ou encore Jean Sarkozy ont pu s’apercevoir à leur dépens à quel point il est devenu difficile de prétendre tenir des propos « privés » en public (sic) faute de s’être assurés que la caméra d’un journaliste « amateur » ou professionnel n’était pas présente à leur côté.

Vers une peoplelisation de l’information ?

La montée en puissance de ce journalisme de l’instantanéité, qui rend le monde de la presse encore plus concurrentiel qu’il ne l’était à la grande époque de la presse papier, n’est donc pas sans conséquence. La recherche du scoop à laquelle se livre des journalistes, qui ne sont plus tenus à des délais de parution stricts, peut s’avérer contreproductive.

La récente affaire du SMS prétendument envoyé par le Président de la République a son ex-femme est née suite à une publication de l’information sur le site http://www.nouvelobservateur.fr. Après que l’auteur de l’article et le site Internet du magazine aient été poursuivis (fait inédit) au pénal pour « faux, usage de faux et recel », Jean Daniel, fondateur historique de l’hebdomadaire a pris position, dans un éditorial intitulé « Une erreur ? Oui », en indiquant : « Si j’avais eu l’information dont Airy Routier a disposé, je me serais empressé de m’en détourner », avant de préciser à propos du traitement par le Président de la république de sa vie privée que « c’est précisément parce qu’il faisait tout pour nous entraîner dans son univers qu’il ne fallait pas s’y laisser conduire ».

Les directeurs de la rédaction du Nouvel Observateur, Guillaume Malaurie et Michel Labro ont, pour leur part, pointé un dysfonctionnement au sein de leurs services : « Ce confidentiel proposé par notre journaliste Airy Routier, enquêteur aguerri du magazine, a été transmis directement au responsable du site, qui l’a mis en ligne. Si cet article avait été présenté – comme cela aurait dû l’être – à la direction de la rédaction, il est probable, sinon certain, qu’il n’aurait pas été publié. » Avant d’ajouter : « du moins pas sous cette forme ».

Ces témoignages mettent en lumière le récent reproche que l’on fait à la presse qu’elle soit traditionnelle ou new look, à savoir celui d’une peoplelisation progressive. Après la publication de la photographie d’une Simone De Beauvoir nue en couverture de son magazine, c’est donc la deuxième fois que le Nouvel Observateur, hebdomadaire réputé sérieux, est accusé de vouloir vendre du papier avec des scoops dignes de Voici ou Closer.

La presse française est incontestablement en mutation. Internet a joué un rôle important dans cette métamorphose. Espérons qu’elle saura garder sa spécificité et résister à la tentation d’une peoplelisation de l’information qui la rapprocherait du modèle des tabloïds britanniques.

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À propos de Sadry PORLON

Avocat au Barreau de Paris Docteur en Droit

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